La culture des voyageurs à la Renaissance :

les Caraïbes à l’essai

 

Odile Gannier

 

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La culture serait-elle une notion exclusivement moderne? N’est-il pas anachronique de parler de culture à la Renaissance, et qui plus est, chez des voyageurs issus de toutes les origines? Ce concept implique sans doute que les protagonistes en soient conscients, et théorisent sur le sujet en établissant clairement le terme, ce qui ne semble avoir été le cas. Or on peut envisager la culture de deux manières différentes: l'une serait un savoir abstrait succédant à un apprentissage, et pourrait alors s'assimiler, à quelque degré que ce soit, à l'érudition; l'autre engloberait des notions et des pratiques spécifiques à un groupe, ce qui l'apparenterait à la “civilisation”. La première acception paraît la plus évidente à la Renaissance[i], époque de bouillonnement intellectuel, de redécouverte de pans entiers du savoir détenus par les Anciens et oubliés ensuite. Mais le bon sens veut, après Montaigne, que :

 

[…] chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses.”[ii]

 

Ainsi se trouve définie, quoique de manière périphrastique, ce que nous appelons aussi aujourd'hui la “culture”, et qui, même au seizième siècle, ne se confond pas avec l'instruction, ni ne se réduit à la connaissance de lettres, de sciences ou de beaux-arts. La culture des voyageurs procède en effet de ce sentiment diffus d’appartenir à un groupe et le plus souvent à un lieu, de respecter les mêmes coutumes, parler le même langage, se reconnaître dans les mêmes symboles[iii]. Souvent même, c'est précisément cette culture qui les jette sur les chemins, comme les pèlerins partent au nom de leur foi, les explorateurs au nom de leur goût de savoir, les missionnaires par désir de propager leur idéal, ou les marchands pour établir ou conforter leur position au sein de leur propre société. Les voyageurs proviennent de cités ou de communautés qui ont forgé leur façon de voir et d’appréhender le monde, qu’ils souscrivent pleinement ou non à ces valeurs, qu'ils les subissent ou les brandissent. Cette culture fondée sur la tradition englobe l’individu et le modèle de manière plus ou moins subie et irréfléchie. La part des croyances médiévales, en particulier en matière de représentation du monde, les références mythologiques, les structures de la littérature contemporaine, ainsi que les présupposés idéologiques propres à leur nation, sont des matrices dans lesquelles se définissent ensuite des caractéristiques individuelles. Pour extraire de ce moule une réflexion sur l’Altérité et élaborer des savoirs, un travail d’analyse est nécessaire, qui exige souvent du voyageur une forme de recul, bien qu’elle puisse être marquée elle aussi au coin de sa communauté de pensée.

Si tous les voyageurs sont imprégnés de leur civilisation -le concept n’est pas anachronique même si le mot l’est, à l’époque de la Renaissance[iv]-, ils disposent d’un bagage culturel assez divers. Leurs connaissances sont très variées, qu'elles soient pratiques ou livresques, religieuses ou scientifiques, et l'on ne peut valablement envisager la culture des voyageurs de la Renaissance comme une donnée homogène et clairement définissable. Le voyage permet souvent de confronter ces schémas mentaux plus ou moins conscients avec la réalité. Mais en quoi cette culture particulière propre à chaque voyageur permet-elle de saisir celle des autres ? Quelle évolution subit-elle chez ceux qui en parlent ?

La découverte de l’Amérique constitue indéniablement un jalon dans l'histoire européenne[v]: en effet, le processus enclenché est tel que les voyages ultérieurs dans le sillage de Colomb[vi] prendront nécessairement en compte cette date, comme point de rencontre entre deux mondes. Cependant, il ne semble pas que l'on ait immédiatement pris conscience de l'importance de cette traversée. Les Lettres de Colomb ont été divulguées dès son retour à la Cour d'Espagne, et même traduites en français dès 1493. Cependant l'intérêt de la France pour l'Amérique n'est pas très pressant et l'on ne se soucie guère d'y envoyer une expédition française avant 1523 (avec Verrazano)[vii]. Hans Staden affirme, lui, en 1557 que le pays des hommes “Nus, féroces et anthropophages” était inconnu en Hesse “jusqu'à l'année dernière[viii]. Montaigne lui-même annonce avec près d’un siècle de retard la découverte d’un monde nouveau : c’est dire que l’important n’est pas d’avoir posé le pied sur un rivage inconnu, mais d’accepter une nouvelle représentation du monde puis de gérer les rapports entre deux populations dans des situations culturelles différentes.

Il s'établit en fait une circulation curieuse des savoirs. Le commun des mortels ne se préoccupe guère du voyage des autres, ni, à vrai dire, du mode d’existence aux antipodes. La géographie est loin d’être la science majeure du Moyen Âge : elle n’apparaît même pas dans le cursus scolaire et se trouve être ainsi un savoir de terrain et d’expérience éventuelle. On s’est assez moqué de Thevet et de ses prétentions de “cosmographe universel”, alors qu’il n’avait passé que dix semaines au Brésil et effectué un voyage au Levant. Pour Montaigne, il faut repartir sur des bases plus saines :

 

sans m’enquérir de ce que les cosmographes en disent. Il nous faudrait des topographes qui nous fissent narration particulière des endroits où ils ont été. Mais, pour avoir cet avantage sur nous d’avoir vu la Palestine, ils veulent jouir de ce privilège de nous conter nouvelles de tout le demeurant du monde. Je voudrais que chacun écrivît ce qu’il sait, et autant qu’il en sait, non en cela seulement, mais en tous autres sujets: car tel peut avoir quelque particulière science ou expérience de la nature d’une rivière ou d’une fontaine, qui ne sait au reste que ce que chacun sait. Il entreprendra toutefois, pour faire courir ce petit lopin, d’écrire toute la physique. De ce vice sourdent plusieurs grandes incommodités.”[ix]

 

 

L’ambivalence de la connaissance

Les voyageurs jouissent de connaissances incertaines: or ce sont précisément eux qui vont servir d'informateurs aux sédentaires[x]. La querelle entre voyageurs et philosophes commence. Le simple marchand, le matelot ou le pèlerin ne disposent pas des mêmes repères intellectuels et idéologiques qu’un missionnaire, un conquistador ou un volontaire des colonies qui s’établissent outre-mer. La majorité des marins et des marchands, il est vrai, ne se réfèrent jamais à des sources livresques, ce qui ne signifie pas que leurs observations soient fausses. Montaigne s’est choisi un informateur de cette trempe, à sa convenance :

 

Cet homme que j’avais, était homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre véritable témoignage ; car les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent ; et, pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne se peuvent farder d’altérer un peu l’Histoire ; ils ne vous représentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont vu ; et, pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, prêtent volontiers de ce côté-là à la matière, l’allongent et l’amplifient. Ou il faut un homme très fidèle, ou si simple qu’il n’ait pas de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses, et qui n’ait rien épousé.”[xi]

 

Il faut donc susciter le témoignage d’hommes sans parti-pris, qu’ils soient incultes, et leurs lacunes imposeraient une limite aux commentaires personnels ; ou qu’ils soient voyageurs cultivés, avec un regard plus pénétrant, et ils donneront un reflet plus nuancé du réel ; le risque est qu’il soit faussé par le filtre de leurs connaissances préalables, qui les inciteront à recourir fréquemment à l’analogie, occultant ce qu’ils voient derrière ce qu’ils croient déjà reconnaître. On retrouve cette dispute chez l’Italien Benzoni dans son Histoire nouvelle du Nouveau Monde, traduite en français en 1579 :

 

Je laisse maintenant la liberté à Messieurs les Lisants, de choisir de ces deux avis contraires celui qui leur semblera le meilleur. De ma part, je crois plus volontiers un capitaine de marine bien expérimenté, qui conte assurément ce qu’il a vu, et qui a longtemps pratiqué les mœurs des nations dont il parle, qu’un prêtre qui ne vit jamais ce pays-là que dans une carte, comme Gomara, ou qu’un Président de robe courte, comme Gusman, qui n’avait autre chose dans la tête que de contenter son avarice, et faire trouver bonnes ses actions sanguinaires à l’Empereur […][xii]

 

Colomb est un exemple intéressant de cette dualité. Il avait fourni de gros efforts d’autodidacte, essentiellement dirigés vers son but :

 

Tout ce qui, à ce jour, a été navigué, je l’ai couru. J’ai traité et débattu avec de doctes gens, ecclésiastiques et séculiers, latins et grecs, Juifs et Maures, et avec beaucoup d’autres, d’autres sectes. Notre Seigneur a été très propice à mon désir, et j’ai obtenu de Lui l’esprit de discernement. En sciences de mer, Il m’a tout donné, en astrologie m’a pourvu de ce dont j’avais besoin, de même qu’en géographie et arithmétique; science, esprit et mains pour dessiner la sphère, et sur elles les villes, les fleuves, les montagnes, les îles et les ports, tout à sa juste place. Durant ce temps, j’ai lu et me suis mis à l’étude de tous écrits cosmographiques, historiques, de chroniques et de philosophie et d’autres arts, par lesquels Notre Seigneur m’ouvrit l’entendement, comme de façon palpable, de ce qu’on pouvait hasarder de naviguer d’ici jusqu’aux Indes; et il me pénétra de la volonté d’exécuter cela.”[xiii]

 

Mais les notes marginales qu’il porte sur ses exemplaires de l'Imago Mundi de Pierre d'Ailly ou sur le Devisement du monde de Marco Polo nous indiquent clairement l'interprétation souvent très hâtive qu'il fait de ses références[xiv] ; il retient surtout ce qui sert ses intérêts, réduisant le propos à sa plus simple expression : ainsi, la glose résume au lieu de commenter. Encore Colomb se montre-t-il capable d’évoluer, et l’on peut suivre dans ses écrits le passage du préjugé à la supposition motivée.

érudition mal digérée : c’est là l’un des biais susceptibles de déformer la réalité. érudition souvent de bric et de broc, qui laisse des lacunes et perturbe la synthèse -comme celle de Thevet[xv]. Certes, on trouve quelques colonisateurs plus érudits. Mais la pratique généralisée de la glose et de la compilation, comme mode de transmission du savoir, fait office de vérification de l’exactitude scientifique. Cette culture, pratiquement, rend inutile, voire interdit le libre examen. La prévalence du texte antique s’apparente à un dogme. Aussi les navigateurs ou les savants qui avançaient une théorie nouvelle avaient-ils du mal à l’imposer, le prestige de l’ancienne géographie paralysant l’innovation : “Entre les opinions divergentes d’un Pline et d’un quelconque voyageur moderne, l’érudit de la Renaissance n’hésite pas: il fait confiance à l’auctoritas.[xvi] La version véhiculée par les écrits les mieux estampillés semble parfois suffire à valider le texte qui les cite ou s’en inspire : il est dès lors tentant d’exhiber çà et là, chemin faisant, des références propres à donner plus de lustre à son propre ouvrage. Mais c’est déjà adopter l’attitude de l’auctor que de passer de la glose à la citation, selon les pratiques de l’époque.[xvii] Les gens moins cultivés procèdent d’ailleurs de la même façon, mutatis mutandis. On n’abandonne pas facilement une opinion communément admise, encore moins lorsqu’elle est en quelque sorte protégée par la superstition, ou lorsque sa survie en dépend, à bord d’un navire en partance pour l’inconnu. Ainsi, certains mythes géographiques vont-ils parcourir les siècles : si la forme de la terre semble finalement admise par la plupart, on tient encore aux algues qui retiendraient les navires, à la théorie des climats, à la chaleur de fournaise de la zone torride, à l’inhabitabilité des antipodes; même s’il n’est pas certain que l’on y croyait vraiment, les navigateurs devront véritablement administrer la preuve du contraire, et entrer de ce fait en conflit avec la Tradition. Cette culture composite est d’autant plus tenace qu’elle se colporte sans examen ou sans remise en cause. Ceux qui entendent faire progresser le savoir doivent précisément accepter de rompre avec la protection des acquis prétendument intangibles de leur culture.

 

 

L’effet filtrant des idées préconçues

On pourrait résumer l’histoire culturelle de l’Europe, écrit Gérard Leclerc, depuis la Renaissance jusqu’aux Lumières, en disant qu’elle est une crise qui s’étend progressivement à tous les aspects de la textualité.”[xviii] En tout cas, l’emprise de l’esprit médiéval est extrêmement forte: fidélité à l’opinion reçue, qu’elle provienne de la Bible ou de l’Antiquité, croyances aux légendes, absence de discrimination entre le réel et le merveilleux… Il est évident pour les hommes du Moyen Âge que “l’héritage de l’Antiquité est comme la nature elle-même, un vaste espace à interpréter; ici et là il faut relever des signes et peu à peu les faire parler.”[xix] La connaissance du monde suppose une herméneutique. Aussi peut-on relever dans les récits de voyage des quinzième-seizième siècles une propension affirmée, caractéristique de la pensée médiévale, à raisonner par allégorie. Cette réflexion s’appuie en particulier sur la Somme théologique de St Thomas, qui détaille quatre manières de lire les écritures : historique, allégorique, tropologique, anagogique[xx]. De la même manière, le monde est à déchiffrer, et l’explorateur sagace doit pouvoir analyser dans ce sens les rapides observations qu’il recueille: ainsi au début du Journal de Colomb, des “signes certains de proximité de terre[xxi], comme ondées sans vent, présence de certains oiseaux, rameau vert… Mais il ne s’agit là que de rassurer les matelots sur leur destination. Et plus tard, pour les consoler, dit l’Amiral : “de cette chaleur qu’ils souffraient en cet endroit, il déduisait que, dans ces Indes et par là où ils allaient, il devait y avoir beaucoup d’or.” Les signes sont, selon le cas, probables ou certains : “Il dit que là où il y a de la cire, il doit y avoir mille autres bonnes choses.” Si l’on trouve une pépite, fût-ce une seule, on suppose, par un effet de correspondance entre microcosme et macrocosme, que le pays doit receler de nombreuses mines d’or. Les corps des habitants enfin sont beaux et bien faits, et les visages harmonieux, signes de bonne santé et de bon naturel. L’explorateur recherche le sens, la “senefiance[xxii] du monde comme du texte, traque le signe qui lui permet métaphoriquement de bâtir sa propre construction. Or ce signe est profondément culturel, indissociable de la société qui le produit et le décrypte.

Ces croyances, de quelque ordre qu’elles soient, ont un effet filtrant : constamment présente en arrière-plan, la tradition assure l’identité du voyageur, lui donne une sorte de grille de lecture du monde, rassurante et d’une certaine manière efficace : respecter implicitement la “doxa permet d’être mieux reçu par ses lecteurs ; mais les idées préconçues forment aussi un carcan qui empêche la spontanéité de la réaction et perturbe la véritable observation. Dans les Caraïbes, particulièrement, l’expérimentation de ces façons de voir sur un terrain complètement neuf pour le visiteur en dénude les principes, contrairement à l’Orient par exemple, qui accumule les souvenirs revisités et ajoute à la somme déjà existante.

Les images médiévales issues de l’Antiquité sont particulière-ment vivaces, et forment le fond du bagage inconscient de nos voyageurs. Les monstres qui avaient peuplé les confins des terres habitées, qui avaient hanté les esprits et les représentations, reprennent du service en Amérique, terrain vierge : l’existence de cyclopes, cannibales, Amazones, Acéphales et autres créatures bizarres était avec le temps devenue douteuse dans les régions mieux connues de l’Europe et de l’Orient. Mais comme beaucoup de voyageurs, et des plus recommandables, en avaient toujours parlé, les suivants se devaient de les évoquer aussi même s’ils ne les avaient pas vues, pour ne pas être en reste, et valider paradoxa-lement leur compte rendu. On pouvait aussi en conclure simplement que ces créatures subsistaient ailleurs, ou s’étaient déplacées dans un autre contexte. Le résultat en est visible sur des cartes, jusqu’au dix-septième siècle, dans les récits. Colomb, lui, avant de croire de plus en plus manifestement aux cannibales, et aux hommes à tête de chien, signale des sirènes, en notant toutefois avec une certaine déception qu’elles étaient moins belles qu’on ne le disait : il s’agissait évidemment de lamantins, dont la figure n’était peut-être pas aussi séduisante qu’il aurait pu le souhaiter. Les Amazones ont connu quant à elles un tel succès qu’un territoire immense, et dont la connaissance parfaite est loin d’être acquise, fut baptisé de leur nom.

Certains mythes ont connu une telle faveur dans l’esprit des hommes qu’à l’évidence on les retrouve intacts aux Antilles, et le plus frappant est qu’ils déterminent assez précisément les rapports ambivalents qu’entretinrent les Européens avec les Caraïbes. Le premier modèle est celui de l’Âge d’Or : les Iles Fortunées étaient aussi les versions antiques d’un mythe abondamment représenté, relayé dans l’imaginaire chrétien par le Paradis. Il est clair qu’à défaut d’avoir touché aux Indes par la route de l’Ouest, Colomb découvre une terre exceptionnelle.

 

L’écriture sainte témoigne que Notre-Seigneur fit le Paradis terrestre, qu’il y mit l’arbre de vie et que de là sort une source d’où naissent en ce monde quatre fleuves principaux.[xxiii]

 

Le dogme n’est pas remis en question, et si l’état des connaissances géographiques tend à faire supposer le contraire, c’est que l’effort d’exploration a été jusque là insuffisant :

 

Je ne trouve pas ni n’ai jamais trouvé un écrit des Latins ou des Grecs qui, d’une manière certaine, dise en quel point de ce monde est le Paradis terrestre. Je ne l’ai vu non plus sur aucune mappemonde, sinon situé avec autorité d’argument.”[xxiv]

 

Donc, se trouvant devant l’embouchure d’un fleuve démesuré -l’Orénoque- dont l’eau douce se mêle à l’océan, il croit avoir enfin découvert l’un des quatre fleuves évoqués par le texte sacré. Il faut ainsi retrouver in situ ce dont parlent les écrits anciens : la découverte n’est pas le fruit du hasard mais l’accomplissement d’un destin, elle n’est pas invention mais confirmation de la création divine, dont la description est déjà en germe dans la Bible. Les îles des Bienheureux procèdent d’une même croyance, mais dans le domaine païen. Cette reconnaissance du locus amoenus se manifeste par le recoupement de quelques caractéristiques jugées discriminantes : l’éternel printemps, une humidité fertile, la verdure d’une riche végétation, une vie facile dont le travail est exclu… Les habitants de ce lieu enchanteur, éloignés de tout contact avec la “civilisation” -que les voyageurs de la Renaissance ont plutôt coutume de considérer comme pourrissante en Europe- sont nécessairement bons et insouciants, nus et innocents. Il se trouve que les habitants des premières îles où aborda Colomb correspondaient presque exactement à ce portrait : les Arawaks vivaient dans la plus grande simplicité, mais sans besoins superflus. Ils étaient doux et accueillants, prompts à donner et sans malice. Le travail n’était (presque) pas nécessaire -le travail étant en fait accordé à la quantité raisonnable de provisions indispensables-, tandis que les femmes paraissaient accoucher sans peine -ce à quoi ils n’ont pas vraiment assisté- ; ils étaient tous (à peu près) nus sans en paraître gênés le moins du monde: de là à les considérer comme des hommes d’avant la Chute, il n’y avait qu’un pas que les découvreurs franchirent allègrement. Seules les nuances auraient pu les mettre sur la voie, mais ils sous-estimèrent ces différences au profit d’une analogie qui leur parut plus importante avec l’Eden. Le mythe du Bon Sauvage venait à point nommé compléter celui du Paradis terrestre dont la localisation devenait plus problématique avec l’essor de la cartographie. L’Amérique se vit alors dotée d’attributs valorisants qui servaient cette thématique, au point que quitter une Europe en plein trouble pour ce pays de cocagne devint un leitmotiv :

 

                   Là nous vivrons sans travail, & sans peine.

                   Là, là, toujours, toujours la terre est pleine

                   De tout bonheur, & là toujours les cieus

                   Se montreront fideles à nos yeus :

                   Là sans navrer, comme ici, nôtre aïeule

                   Du soc aigu, prodigue, toute seule

                   Fait herisser en joïeuses forets

                   Parmi les chams, les presens de Cerès.

                   Là sans tailler la nourrissière plante

                   Du bon Denys, d’une grimpeure lente

S’entortillant, faiyt noircir ses raisins,

De son bon gré, sur les ormes voisins.

Là sans mentir les arbres se jaunissent

D’autant de fruits que leurs boutons fleurissent :

Et sans faillir, par la bonté du ciel

Des chesnes creus se distille le miel.

Par les ruisseaux toujours le lait ondoïe

Et sur les bois toujours l’herbe verdoïe

Sans qu’on la fauche, & toujours diaprés

De mille fleurs s’y painturent les pres

Francs de la bise, & des roches hautaines

Toujours aval gazouillent les fontaines[xxv].

 

Cette évocation des Iles d’Outre-Atlantique reprend point par point, ce qui n’est pas pour surprendre chez Ronsard, les descriptions des Iles Fortunées ou de l’Âge d’Or par Homère, Pindare, Ovide, Juvénal, entre autres, avec les mêmes motifs et des termes similaires[xxvi]. Si Léry, de retour de chez les Tupinambas, regrette de ne plus se trouver parmi les sauvages[xxvii], Ronsard n’a, lui, jamais fait le voyage et du reste ne l’envisage pas. Comme pour les poètes qui l’ont précédé, c’est surtout une figure rhétorique de la perfection. Peu importe que la réalité soit, ou non, conforme à cette bucolique[xxviii]. La métaphore, par inversion, permet simplement de pleurer sur les malheurs présents, sans que l’on prenne réellement au pied de la lettre le désir d’expatriation, ou le souhait de voir régner en Europe le modèle des Tupinambas. Le même rêve est encore exprimé par le personnage de Gonzalo dans la Tempête de Shakespeare, qui semble -en 1611- répéter le passage de Montaigne concernant les “Cannibales” américains :

 

In the commonwealth I would by contraries

Execute all things ; for no kind of traffic

Would I admit, no name of magistrate ;

Letters should not be known ; riches, poverty,

And use of service none ; contract, succession

Bourn, bound of land, tilth, vineyard, none ;

No use of metal, corn, or wine, or oil ;

No occupation ; all men idle all…[xxix]

 

Il s’agit plus, là encore, de proposer une figure de l’inversion que de bâtir une utopie. Mais on constate à quel point les philosophes et les écrivains ont “récupéré” cette thématique : venue des voyageurs, elle relaye leur parole et renvoie, à nouveau comme modèle ultérieur, une nouvelle image à confronter à la réalité. Ainsi voyage des uns aux autres la culture elle-même.

Mais juste avant de quitter Haïti rebaptisée Hispaniola, et ses habitants nommés Indiens par fidélité envers l’objectif premier de Colomb, qui était de toucher les Indes par l’Ouest, les Espagnols devaient faire face à un autre groupe, sur la côte opposée de l’île. Ils supposèrent alors, devant les mines menaçantes, les visages noircis, les armes brandies, que ce n’étaient plus ces sauvages pacifiques avec qui il aurait fait si bon commercer. Le contact fut difficile, et les Espagnols rembarquèrent pleins d’inquiétude pour le petit détachement de colons resté sur la côte Nord-Ouest[xxx]. En fait, ils ignoraient tout des rivalités entre Arawaks -dans les Grandes Antilles- et Caraïbes -sans parler des Ciguayos, groupe de souche Arawak mais aux comportements plus agressifs-. Les Caraïbes dominaient plutôt les petites Antilles, mais pratiquaient des raids en territoire Arawak pour prendre des femmes et ramener des prisonniers, qu’ils mangeaient le plus souvent, comme le fai-saient les  Tupinambas  qu’ont décrits par exemple  Staden et Léry.

Au deuxième voyage, les choses prirent donc une tournure différente : ces Indiens qui semblaient si doux et accueillants avaient probablement massacré au moins une partie de la petite colonie laissée sur place. L’enjeu était symboliquement plus grave que la disparition d’une trentaine d’hommes, qui avaient du reste probablement reçu, dans bien des cas, le châtiment de leur conduite. Ces morts représentaient pour les Espagnols la ruine de leurs rêves de facile conquête, d’exploitation à sens unique des richesses du pays ; les habitants étaient soit si généreux et si bien disposés à donner tout ce qu’ils possédaient, soit si craintifs et dépourvus d’agressivité, qu’il devait être un jeu d’enfant de s’emparer de leur territoire[xxxi]. On peut relever dans le Journal de bord de Colomb la gradation de ses analyses : Todorov souligne sa “condescendance amusée[xxxii] au départ : “Ils sont sans armes et si craintifs que l’un des nôtres suffit à en faire fuir cent, même en jouant avec eux.”[xxxiii] Trois semaines plus tard, ils étaient devenus sous sa plume “poltrons et lâches”. Ces hommes nus et pacifiques ne sont même plus décrits comme de bons Indiens, des êtres de paradis ayant échappé à la malédiction divine, et donc plus près que les Européens de la perfection évangélique, mais des êtres trop frustes pour être conscients de leur identité et défendre leur territoire, c’est-à-dire propres à être dominés. De sorte que deux mois après le premier contact entre Européens et Amérindiens, le ton a changé :

 

Ils n’ont pas d’armes, sont tous nus, n’ont pas le moindre génie pour le combat et sont si peureux qu’à mille ils n’attendraient pas trois des nôtres. Ils sont donc propres à être commandés et à ce qu’on les fasse travailler, semer, et mener tous autres travaux qui seraient nécessaires, à ce qu’on leur fasse bâtir des villes, à ce qu’on leur enseigne à aller vêtus et à prendre nos coutumes.”[xxxiv]

 

Il s’agit donc bien de proposer l’acculturation de ces malheureux, prétendument pour leur bien : on pourra pressurer les Indiens de bonne volonté, et soumettre les rebelles à l’esclavage. Peut-on imaginer que Colomb, ce faisant, s’est affranchi des représen-tations culturelles qui l’auraient poussé à considérer les Indiens comme des êtres merveilleux, proches encore du paradis terrestre qu’il n’a de cesse de rechercher ? En fait, sa culture biblique[xxxv] semble s’être effacée devant des schémas plus prosaïques de sa civilisation : les Indes occidentales pouvaient et devaient être rentables. Il était donc légitime, dans l’esprit des Espagnols de l’époque, de mettre complètement en valeur les territoires “découverts”, insuffisamment exploités au goût européen, de les évangéliser, de les annexer à la Couronne espagnole, de bon gré si possible, de force si nécessaire. La bonne conscience évangélisa-trice se chargea de justifier la mise en coupe réglée de cette population. Chemin faisant, l’image des Indiens en général va être considérablement ternie, pour justifier la prise en main de l’Amérique ; ils vont se trouver accusés de tous les vices. Il était moralement gênant de décimer une population dont on disait si grand bien, qui jouissait des vertus convoitées de l’innocence et de la perfection originelles, mais il était légitime de vouloir réformer un groupe de sauvages cannibales, d’impies, de pervers, de paresseux, d’ivrognes… Il suffisait d’une propagande efficace pour que le discours changeât, et que l’on craignît effectivement de laisser libre une telle engeance. Les Espagnols durent ensuite faire leur mea culpa, une fois la population indienne réduite, aux Antilles, à une poignée de survivants. Il n’en demeure pas moins que la réalité de la colonisation dépendit très étroitement et presque exclusivement du discours que l’on tint sur eux, des rapports que l’on écrivit et que l’on divulgua. Le savoir supposé sur les Indiens est unique-ment le fait d’un discours colporté, en bien ou en mal, par les voyageurs : colonisateurs, aventuriers, missionnaires, marchands, soldats… Les quelques spécimens, peut-on dire, ramenés en Europe furent montrés comme des curiosités. Peu importait, à vrai dire, leur véritable culture[xxxvi].

 

 

L’ethnocentrisme culturel

On aurait pu penser que l’intérêt se porterait sur une civilisation différente. Mais on pensa plutôt qu’ils n’avaient pas de culture du tout. En effet, -et c’est caractéristique des contrées qui ont suscité ou ravivé le mythe du Bon Sauvage- il se trouve que les Indiens des Caraïbes n’ont pas une civilisation fondée sur l’écriture, ou du moins pas sur le type d’écriture que l’Europe pratique. Ils n’ont pas non plus de culte très visible, ni d’architecture monumentale dédiée à cette religion ou au service d’un gouvernement identifiable. A la différence des civilisations d’Amérique du Sud, les Antilles n’attiraient pas l’attention par le faste et l’évidence de leurs liens sociaux : les Incas, par exemple, inspirèrent aux Européens d’autres réactions. Les “rois” étaient aussi nus que leurs sujets, ils étaient simplement portés sur les épaules en guise de distinction honorifique. Autrement dit, une culture peu visible court le risque d’être ignorée par des visiteurs. Le sens de la tradition paraît trop ténu pour exister.

Montaigne souligne l’intérêt, pour un philosophe, de réfléchir à l’événement que constitue la révélation d’un monde nouveau, alors qu’il ne tente pas de se rendre en Amérique, pas plus qu’aucun des savants de la Renaissance. Ils effectuent plutôt des voyages en Europe, et particulièrement le “pèlerinage” en Italie[xxxvii]: Guillaume Budé y va en 1501, 1505, 1515… Mellin de Saint-Gelais se rend à Bologne, Dolet à Padoue, Rabelais et Brantôme à Rome, Marot s'exile à Ferrare et meurt à Turin ; Du Bellay va contempler les Antiquités de Rome, Montaigne boucle un large circuit des villes d'Italie, passant et repassant à Rome, Florence… Voyages de curistes, de touristes, de diplomates, d'érudits, d'artistes : l'Italie est partie prenante de la culture des lettrés. L’Amérique au contraire est comme tenue à l’écart de leurs préoccupations les plus sérieuses, comme si la culture reposait avant tout dans l’Ancien Monde. La considération de Montaigne pour une culture qui n’est pas la sienne ne peut pourtant s’abstraire complètement de la négation : la culture des Indiens se définit surtout comme une absence de défauts liés à la civilisation européenne. Accumulant, pour mieux démontrer, les tares inexistantes, d’une part il cède à son élan, niant pour faire bon poids l’existence de pratiques en réalité répandues -la force démonstrative valant mieux que l’éventuelle réalité ethnographique- ; d’autre part, marquant vigoureusement l’opposition entre les traditions sclérosées de l’Ancien Monde et les balbutiements prometteurs du Nouveau, il pré-suppose l’absence d’une culture véritable chez ce dernier. C’est du reste l’impression qui ressort d’un grand nombre de récits de voyageurs. Le sentiment de supériorité technologique est en tout cas pratiquement systématique, même si l’innocence supposée des Américains rappelle celle de l’Age d’Or.

Si les poètes et les savants ne vont pas en Amérique, ils la célèbrent pourtant de manière indirecte, des poèmes encomiastiques étant dédiés aux valeureux voyageurs qui ont eu l'audace de traverser l'Atlantique. Parfois, le ton est dithyrambique :

 

A André Thevet, Angoumoisin.

 

Si du nom d'Ulysses l'Odissée est nommée,

De ton nom, mon Thevet, un livre on deust nommer,

Qui n'as veu nostre terre, ou sa prochaine mer,

Ou nostre Ourse qui luit dans noz cieux alumée

 

Mais le pole Antartique, et la terre enfermée

Là bas dessoubz nos pieds, et sans paur d'abymer

Par ce grand univers tu a voulu semer

De la France et de toy la vive renommée […]

 

Au pris de toy ce Grec par dix ans ne vit rien […][xxxviii]

 

La description, nécessairement indigente et convenue, se fait éloge ; mais la célébration artistique se déplace du pays visité au voyageur lui-même et à sa patrie. Ainsi la culture s’encense-t-elle elle-même et se félicite-t-elle de son adéquation à un modèle flatteur. Le voyageur qui s’embarque pour le Nouveau Monde est un héros des temps modernes, l’entreprise n’étant évidemment pas sans danger ; mais surtout, il s’apparente aux héros littéraires qui alimentent sa culture : Ulysse le premier, mais aussi les romans de chevalerie. Il a été souligné en outre que Colomb employait le même vocabulaire que Montalvo dans son Amadis de Gaule: l’inverse serait chronologiquement plus exact. Il est vrai que les lecteurs espagnols de l’époque s’enthousiasmaient pour les romans de chevalerie[xxxix]: non seulement Isabelle la Catholique, Charles Quint ou Ignace de Loyola mais aussi les soldats et les aventuriers. L’Amadis de Gaule, en 1508, et les Exploits d’Esplandián, en 1510, ont paru à Séville, port d’embarquement des conquistadores, qui s’identifiaient sans peine aux héros de leurs romans favoris; au point que les compagnons de Diaz del Castillo crurent reconnaître devant Mexico les mirages d’Amadis. Le Roland furieux[xl] de l’Arioste proposera les mêmes éléments : dès les premières pages apparaîtra Angélique, fille du roi du Cathay, tandis que l’île d’Alcine reproduit les mêmes traits que les îles découvertes. Vespucci emprunte même certaines descriptions au Purgatoire de Dante, en italien.

 

Entre intellectuels et productions artistiques populaires, il a toujours existé […] un rapport changeant: dès l’abord le refus, la suffisance dédaigneuse; puis quelque intérêt ironique; enfin la découverte de valeurs vainement cherchées ailleurs. Il en résulte que l’homme cultivé, le poète raffiné s’approprient ce qui n’était que naïf divertissement et le transforment. Il en va ainsi pour la littérature chevaleresque de la Renaissance.”[xli]

 

Dans la forme aussi règnent les modèles du Moyen Âge : les lieux communs hérités des Anciens s’imbriquent à l’occasion avec les schémas narratifs du roman de chevalerie: mais on peut en voir, dans les textes mêmes, les modifications progressives. Les aventuriers qui s’embarquaient pour l’Amérique étaient au moins les émules de ces héros mythiques, de nouveaux Argonautes, de nouveaux chevaliers[xlii]. La contamination entre projection littéraire et confrontation réelle avec le monde n’est pas forcément à l’origine d’un gros progrès dans la connaissance d’autrui. Elle risque plutôt de rendre aveugle et sourd, sinon à sa propre gloire.

Certes, avec le temps, les choses ont pu changer. Le mythe s’est estompé, et les poètes de la Renaissance ne sont pas dupes non plus sur l’usage métaphorique de l’Indien et de l’utopie américaine.

 

Ces barbares pour se conduire

N’ont pas tant que nous de raison,

Mais qui ne voit que la foison

N’en sert que pour nous entrenuire ?

 

écrit Jodelle en guise d’introduction à la Cosmographie Universelle de Thevet. Au lieu de se contenter de nier toute culture aux Indiens des Caraïbes, face à une Europe civilisée, on introduit la notion de relativisme : mais ce n’est pas toujours beaucoup plus favorable. A la limite, il aurait mieux valu se retirer discrètement avant que la gangrène des “valeurs” européennes ne gagne l’Amérique. Ronsard donne ce conseil à Villegagnon :

 

Pource laisse-les là, ne romps plus (je te prie)

Le tranquille repos de leur première vie :

Laisse-les, je te pry, si pitié te remord,

Ne les tourmente plus, et t’enfuy de leur bord […]

Vivez, heureuse gent, sans peine et sans soucy,

Vivez joyeusement : je voudrois vivre ainsi.[xliii]

 

Apparaît, dès le début de la colonisation des Caraïbes, un thème qui fera florès : celui de la chute des empires. L’Ancien Monde est assurément menacé, puisqu’il est perclus pendant que l’autre entre en vigueur, comme le souligne Montaigne, et que ses défauts sont nombreux et semblent sans remède. Mais surtout, les voyageurs sont fréquemment pris de vertige à penser qu’ils rencontrent un monde lui-même en déclin rapide, déclin auquel ils assistent impuissants, s’ils n’y collaborent pas. Ce monde nouveau, jusque là épargné par son isolement, risque de disparaître dans le tourbillon qui l’a rattrapé. Les Européens pleurent alors sur une civilisation éteinte aussitôt que connue.

Sur ce thème, les voyageurs et les sédentaires peuvent tenter de converser, puisque, bon gré mal gré, ils se trouvent soudainement solidaires dans leur propre culture : clercs et aventuriers aux connaissances si différentes se découvrent maintenant de la même tradition, face à un nouveau monde qui paraît justement échapper à l’emprise du temps et ne pas se soucier de tenir le compte de son héritage, ou semble au contraire disparaître avec une terrible rapidité.

 

 

 

Curieusement, la découverte du monde indien n’a pas seulement donné aux mythes fondateurs de la culture européenne une nouvelle aire d’expansion, elle a aussi réactivé des débats devenus languissants depuis l’Antiquité. Que les Indiens aient tour à tour été loués et opprimés souligne la difficulté de l’Europe à gérer l’entrée en scène de peuples radicalement autres. D’un côté le mythe, de l’autre la politique. Les bases de la culture européenne se trouvent donc remises en question, même si, dans l’ensemble, elles en sortent confortées. L’opposition entre nature et culture, entre barbares et civilisés, ne date pas de la période des Découvertes, mais elle a trouvé là une singulière et passionnante actualité : la question du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est posée en même temps que celle du droit des nations dites civilisées à coloniser les autres, jugées barbares, sauvages, incultes. Le problème de l’acculturation et de sa légitimité est posé dès la Renaissance, mais aussi celui, presque exactement inverse, de l’utopie : celle-ci ne peut s’envisager que dans un ailleurs favorable, en faisant table rase des conditions réelles de l’existence dans la société qui la produit. La découverte de l’Amérique n’a peut-être pas été une véritable découverte, dans le sens où l’on s’est moins soucié du continent révélé et de sa richesse culturelle propre, qui à vrai dire paraissait secondaire jusqu’à ce qu’on la mette complètement en péril –“Mécaniques victoires ! ”–, que d’observer avec étonnement les reflets nouveaux que prenait la civilisation européenne à la lumière de ce changement. La culture s’est honnie elle-même, ou applaudie, selon le cas ; pourtant elle a pris conscience qu’elle ne détenait pas le monopole de l’existence, mais qu’elle possédait simplement sa propre manière d’être. Les Barbares des Grecs, relégués aux confins de l’espace géographique concevable, étaient à la limite de l’inexistence : étaient-ils différents par essence ou par degrés ?[xliv] Avec la découverte de l’Amérique, il fallut finalement céder une place à l’existence d’autrui, au point d’en faire un Nouveau Monde, face au risque de sa propre décrépitude. La culture des voyageurs a certes été un moteur de départ, mais aussi un instrument d’analyse ; il n’en demeure pas moins qu’elle a surtout mis en question les fondements de cette culture, retournant vers elle l’image de l’Autre comme un miroir. Ainsi conclut Vespucci : “En toute raison, dirais-je à demi-voix, l’expérience vécue vaut assurément plus que la théorie.”

 

Odile Gannier

Centre de Recherches sur la Littérature des Voyages

Université de Nice

 



[i] En latin, cultura, cultus, et la famille de colo tournent autour de l’idée de soin apporté à quelque chose : à la terre d’abord, puis, par métaphore aux lettres, aux divinités, etc.

[ii] Montaigne, Essais, Paris, Presses, Universitaires de France, 1961, “Quadrige”, 3 vol. édition établie par Pierre Villey. I, 31.

[iii] Alain Finkielkraut, dans La Défaite de la pensée, critique cette tendance à qualifier de culture tout et n'importe quoi, y compris des habitudes comme des pratiques culinaires, par exemple, ne relevant nullement d'une élaboration artistique ou intellectuelle. Alain Finkielkraut, La Défaite de la pensée, Paris, Gallimard, 1987.

[iv] L'apparition du mot est graduelle, à partir du milieu du dix-huitième siècle. Le terme “civiliser” fut d'abord employé dans le lexique spécialisé du droit, pour signifier que l'on passe une affaire au “civil”. Mais le terme “civilisation” s'est rapidement étendu au sens d’urbanité, puis au sens que nous connaissons aujourd’hui, dans le dernier tiers du dix-huitième siècle.

[v] 1492, on le sait, fut marquée par d'autres événements que la découverte de l'Amérique: chute de Grenade et expulsion des Arabes, puis des Juifs d'Espagne -c'est-à-dire achèvement de la Reconquista de leur territoire par les Espagnols, sous l'impulsion d'Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, ce qui met fin à la coexistence de trois communautés religieuses en Espagne; élaboration de la grammaire de Nebrija, première grammaire du castillan; réalisation à Nuremberg du premier globe terrestre.

[vi] Peut-être, comme on l’a supposé dès le seizième siècle, Colomb suivait-il des cartes ou des instructions déjà existantes : mais elles étaient suffisamment méconnues pour que les lettres de Colomb représentent pour nous la première occurrence d’un discours public sur les terres de l’Ouest.

[vii] Les affaires politiques étaient alors assez prenantes, et la flotte française nettement insuffisante.

[viii] Hans Staden, Nus, féroces et anthropophages, 1557, Paris, Métailié, 1990 et Points Seuil.

[ix] Montaigne, Essais, op.cit., I, 31.

[x] Cette dialectique reparaît dans la controverse qui oppose Rousseau et Bougainville : le premier critique la faiblesse des voyageurs, qui observent et décrivent mal les pays qu’ils traversent ; le second se défend d’être “voyageur et marin, c’est-à-dire un menteur et un imbécile aux yeux de cette classe d’écrivains paresseux et superbes qui, dans l’ombre de leur cabinet, philosophent à perte de vue sur le monde et ses habitants, et soumettent impérieusement la nature à leurs imaginations.” Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate « La Boudeuse » et la flûte « L’Etoile », Paris, La Découverte, 1992. Introduction de Louis Constant. Cit. p. 19.

[xi] Essais, op.cit., I, 31

[xii] Girolamo Benzoni, La Historia del Mondo Nuovo, Venise, 1565 [Histoire nouvelle du Nouveau Monde, 1579, p.214-215.

[xiii] Colomb, lettre insérée dans le Livre des prophéties. La Découverte de l’Amérique, (1492-1506), Paris, La Découverte, 1979, 3 t. Cit. : t.III : écrits et documents, 1492-1506, p.194.

[xiv] Par exemple : “On fournit quelques arguments pour avancer que la chaleur qui règne dans cette zone en raison de la proximité du Soleil peut se tempérer par suite de certaines circonstances. Quelques-uns vont jusqu’à dire qu’en un mont voisin vers l’orient se trouve le Paradis terrestre.” (Nous soulignons les précautions oratoires de Pierre d’Ailly, Imago Mundi, chap.7). Note lapidaire de Colomb : “Le Paradis terrestre est là.” Colomb, La Découverte de l’Amérique, op.cit., t. III, p.29.

[xv] André Thevet a publié en particulier les Singularités de la France antarctique, 1558. Rééd. Paris, Chandeigne, 1997. Frank Lestringant a prouvé le côté hétéroclite de la science de Thevet, essentiellement fondée sur des compilations, dans l’Atelier du Cosmographe. L’Image du monde à la Renaissance, Paris, Albin Michel, 1993.

[xvi] Numa Broc, La Géographie de la Renaissance, Paris, CTHS, 1986, p. 19. “Tout au long de l’âge médiéval et de l’âge renaissant, la vérité n’a pas à être inventée parce qu’elle est déposée dans les livres des Anciens... elle est d’ordre philologique.” Georges Gusdorf, La Révolution galiléenne, 1969, 2 vol., cité par Numa Broc, note 26 p.19.

[xvii] Sur ce point : Gérard Leclerc, Histoire de l’autorité. L’assignation des énoncés culturels et la généalogie de la croyance, Presses Universitaires de France, 1996 (en particulier “La chrétienté médiévale et l’auctoritas”, p.99-135).

[xviii] Gérard Leclerc, Histoire de l’autorité. L’assignation des énoncés culturels et la généalogie de la croyance, op.cit., p.139.

[xix] Michel Foucault, Les Mots et les choses, une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966, “Bibliothèque des histoires”, p. 48.

[xx] Colomb expose lui-même la “somme angélique” dans le Livre des Prophéties, t. II p.192. Pour une analyse de cette “somme angélique” : Umberto Eco, Art et beauté dans l’esthétique médiévale, Paris, Grasset, 1997.

[xxi] Colomb, La Découverte de l’Amérique, op.cit., t.I : Journal …, p.44, 110, 122.

[xxii] Nous avons déjà analysé ce thème dans “Le voyageur de la Renaissance et son bagage: l’esprit du Moyen-Age à l’épreuve des Caraïbes” [in] Monique Pelletier dir., Imaginaire, découvertes et représentations des îles, Paris, CTHS, 2001. 123e Congrès des Sociétés historiques et scientifiques, 5-11 avril 1998, Fort-de-France.

[xxiii] Colomb, La Découverte de l’Amérique, op.cit., t. II : Lettre [...] sur le troisième voyage aux Indes, p.148.

[xxiv] Ibid., p.149.

[xxv] Pierre  de  Ronsard,  “Les  Isles  fortunées”,  à Marc-Antoine de Muret, v. 93 sq.

[xxvi] Nous renvoyons pour ce parallèle à notre thèse : Odile Dupon-Gannier Les derniers Indiens des Caraïbes. Image, mythe et réalité, soutenue à l’Université de Bordeaux III en janvier 1993. Chap. I, C : “Les bons Indiens : aux sources du primitivisme.”

[xxvii] Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, 1578. Rééd. Paris, Le Livre de Poche, 1994, “Bibliothèque classique”. édition établie par Frank Lestringant.

[xxviii] Ce motif est analysé par Ernst Robert Curtius, La littérature européenne et le Moyen Age latin, Presses Universitaires de France, 1956.

[xxix] Shakespeare, La Tempête, 1611, II,1

[xxx] Ils avaient raison, aucun des Européens ne fut retrouvé vivant l’année suivante : règlements de comptes, vengeances, attaques, maladies… ? Un certain nombre d’entre eux au moins durent se comporter comme en terrain conquis, volant aux Indiens leurs femmes, le peu d’or qu’ils possédaient, et semant la zizanie entre les groupes.

[xxxi] On peut relever plusieurs expériences de Colomb : inciter des Indiens à se saisir d’une épée par la lame, pour voir s’ils allaient se couper par ignorance -ce qu’ils firent bien sûr- ; se faire remettre des lances et autres armes pour les examiner et s’assurer de l’infériorité technologique des Indiens ; se livrer à des démonstrations de force avec leurs propres armes, pour les forcer au respect par la crainte, etc.

[xxxii] Tzvetan Todorov, La Conquête de l’Amérique, Paris, Seuil, 1982, p. 46.

[xxxiii] Colomb, La Découverte de l’Amérique, op.cit., t.I : Journal de bord, 12 novembre 1492, p. 100.

[xxxiv] Colomb, La Découverte de l’Amérique, op.cit., t.I : Journal de bord, 16 décembre 1492, p. 148.

[xxxv] N’oublions pas que Colomb est généralement considéré comme “converse” : les Juifs d’Espagne avaient en effet eu en 1492 le choix entre la “conversion” au catholicisme et l’exil ; un certain nombre d’entre eux ne s’étant convertis que du bout des lèvres, les “converses” restèrent toujours plus ou moins suspects. Même si Colomb ne semble pas s’être rallié au catholicisme à cette occasion, on peut supposer que pour demander l’appui d’Isabel la “Católica” à cette époque, mieux valait ne pas afficher des opinions contraires.

[xxxvi] Bien traitée, sur le mode ironique, par Alejo Carpentier dans le roman La Harpe et l’ombre, la question est aussi soulevée par Bougainville, qui ramène en France Aotourou le Tahitien -de son plein gré-, lequel n’est guère regardé, de manière superficielle et sotte, que comme une curiosité de salon.

[xxxvii] La Grèce étant sous domination musulmane, les humanistes doivent renoncer à la visiter.

[xxxviii] Présenté par Roger Le Moine, L’Amérique et les poètes français de la Renaissance, textes présentés et annotés, Ottawa, éditions de l’Université d’Ottawa, 1972

[xxxix] Thomas Gomez, L’Invention de l’Amérique, Rêve et réalités de la Conquête, Paris, Aubier, 1992, p.117-122.

[xl] La rédaction en commence en 1504, et la version définitive est achevée en 1532.

[xli] Préface d’Italo Calvino au Roland Furieux de l’Arioste, Paris, Flammarion, 1982, “GF”, p.10

[xlii] Diaz del Castillo, qui a participé à la conquête de la “Nouvelle-Espagne”, sollicite d’ailleurs l’anoblissement pour lui et ses compagnons, arguant du fait qu’ils ont payé de leur personne pour l’agrandissement du royaume d’Espagne.

[xliii] Ronsard, “Discours contre Fortune”, v. 368-396.

[xliv] François Hartog, Le miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, Paris, Gallimard, 2001, “Folio histoire”. Nouvelle édition revue et augmentée.

 

 

 

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